L’édito de la fin de la semaine

Ecrire, c’est poser un buvard pour absorber le sang d’encre qui s’écoule des écorchures de la vie. C’est regarder la pluie couler sur des fenêtres en papier blanc, couvertes de tâches indélébiles. C’est laisser mourir une part de soi afin de la rendre éternelle, l’oublier pour mieux s’en souvenir lorsqu’on ne s’y attend pas. Capturer un instant futile dans un bocal transparent, entre-ouvrir le couvercle pour s’enivrer à volonté de son odeur acidulée. Alors j’ai écrit ces lignes en route vers l’école, ma sacoche Tortues Ninja remplie de billes. J’ai écrit allongé sous des plafonds inconnus, dans le silence d’une douche, en la cherchant au milieu des fauteuils sales chaque matin, en vain. En lisant des ouvrages sur lesquels le temps n’a qu’une emprise physique, les yeux rivés sur un coin de ciel étoilé de l’autre côté du velux. J’ai écrit ces lignes des dizaines de fois. J’ai écrit ces lignes seul à Vegas, devant une porte ouverte et une fenêtre fermée, en sanglotant bruyamment pour ne pas manger de melon ni d’endive. En sachant très bien qu’il n’y a personne derrière la porte quand vient le soir, mais en espérant quand même. En triant des photos prises avec un appareil jetable, moments de vie révélés par un cadrage maladroit. J’ai écrit ces lignes caché dans mon lit par crainte de les avoir déçus, en soufflant des bougies dans un avion au dessus de l’océan, en me débattant pour qu’il ne me chatouille pas les pieds. En parlant à des visages encadrés, en voyant mon nom sur la plaque d’une boîte aux lettres, en faisant semblant de dormir pour qu’elle me porte dans ma chambre. J’ai écrit ces lignes en espérant capturer des bulles de souvenir, avant de m’apercevoir que je ne faisais qu’agiter un filet déjà troué.

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