De l’autre côté du miroir

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Quand j’étais plus jeune, j’étais petit. Mais genre, vraiment petit. En fin de compte j’ai fini par grandir (du moins physiquement), mais les surnoms ont la peau dure comme la plante de pied d’un marathonien kényan. En même temps je peux pas trop en vouloir à ma famille, persuadée que même une poussée de croissance incroyable ne suffirait pas, et qui se sentait obligée de me rassurer tout le temps. J’étais minuscule, au point que j’avais déjà commencé à économiser 56 francs pour acheter une Austin Mini vert bouteille intérieur cuir beige, parce que je pensais que c’était la seule voiture à ma taille. Au point que mes habits duraient 1 an, et mes baskets presque 2. Au point qu’ils ont oublié que j’étais encore là quand ils ont décidé de sortir les cadeaux de Noël planqués dans l’armoire, le 24 décembre à 23h50.

Jusqu’à ce fameux soir, on savait pas trop penser. On se doutait que les coups à la porte à minuit pile étaient louches, que les bruits de pas étaient exagérés et que le mec devait carburer à autre chose que le lait pour tenir toute la soirée et être présent simultanément dans des millions de maisons. On avait eu la puce à l’oreille quand une année il était passé à 23h10, officiellement parce qu’il était pressé, officieusement parce qu’avec mes cousins on était ultra casse-couilles et que les adultes voulaient tiser tranquille et reprendre du saumon fumé. Mais on avait encore un doute raisonnable, qui nous empêchait de basculer totalement de l’autre côté du miroir. On avait choisi de croire à cette légende qu’on nous racontait, en attendant une preuve tangible. Un témoignage de première main. Le mien en l’occurrence. Au milieu de l’agitation, l’une de mes tantes s’est aperçue que j’étais assis sur le canapé, le regard médusé par ce ballet millimétré, essayant de deviner qui écrivait quel nom sur les plus gros paquets. J’ai cru qu’elle allait me crier dessus et me chasser, qu’on allait essayer de me convaincre que c’était juste histoire de lui filer un coup de main, ou n’importe quel autre mensonge invraisemblable qu’on a pu nous servir pendant des années. Mais non, elle a juste dit “Tant pis, tu es grand maintenant de toute façon”.

Si j’y pense aujourd’hui ce n’est pas parce que Noël approche et qu’on entre dans la période horrible des weekends shopping où tu as envie de décimer la foule comme dans un épisode de Walking Dead, ou que je me prends la tête pour trouver le cadeau idéal. Non, c’est juste qu’hier soir j’étais assis à côté d’un groupe de meufs qui parlaient de leurs plans cul, de messages à interpréter, de techniques d’approches imparables, de fantasmes inavouables sauf à ses copines après deux mojitos, de targets, de game, de connasse qui se la raconte alors qu’elle est grosse, de stalking Instagram, de DM, de request Facebook, d’oublier son ex en faisant n’importe quoi, de jeans qui fait un boule de dingue, de regarder un porno seule ou à deux. Et pendant un instant, j’ai eu l’impression qu’une fois encore, j’avais le droit de jeter un oeil derrière le rideau pour voir l’envers du décor. Et de me rendre compte au passage que si les surnoms ont bien la peau dure, ils ont surtout des origines improbables.

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3 Responses to De l’autre côté du miroir

  1. yacine_ says:

    Magnifique photo ! :)

  2. Drey says:

    Tout est dit dans la phrase de ta tante : “Tant pis, tu es grand maintenant de toute façon”

  3. sophia says:

    j’ai bien adoré cet article!

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