De Beyoncé à Mrs Carter: la Reine est morte, vive la Reine

Tuons le suspense tout de suite comme dans un épisode de Colombo: le concert de Beyoncé à Bercy était bien. Très bien même. Une voix impeccable, un cardio de marathonien kényan, un plateau à plusieurs millions de dollars, des lumières qui font passer Las Vegas pour le Futuroscope: rien à dire, on a droit à une machine de guerre en pleine démonstration de force façon Corée du Nord. Et du coup, on se fait chier du début à la fin. En même temps, on était prévenus: la tournée s’appelle “The Mrs Carter Show” et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle porte bien son nom.

Ce soir là, Jay-Z est présent dans la fosse. Arrivé discrètement, assis à côté des ingénieurs sons et lumières tout le long du spectacle, on le remarque à peine. Et pourtant il est partout. Dans les vidéos fubizesques de Jonas Akerlund, dans la voix scratchée qui scande “Got the hottest chick in the game wearing my chain” sur l’intro, dans l’attitude de Beyoncé avec son public, dans le spot pour la condition féminine sponsorisé par Hillary Clinton, dans les pubs Pepsi et “Heat” (son parfum) omniprésentes dans la salle. Beyoncé n’est plus une artiste, c’est une marque. Et dans ce domaine, qui mieux que Jay-Z pour lui apprendre à polir les angles et à donner aux gens ce qu’ils attendent d’elle, en ayant l’air naturelle et sans jamais s’impliquer émotionnellement? Qui d’autre que lui pour permettre à sa femme d’empocher un cachet de 116 millions de dollars sur cette tournée, tout en donnant l’impression qu’elle ne fait même pas ça pour l’argent? Beyoncé a franchi des caps, et a choisi de sacrifier une part d’elle même pour s’asseoir définitivement sur le trône.

D’ailleurs, l’influence Watch The Throne sur cette tournée est écrasante. Alors que Beyoncé était une performeuse qui jouait avec ses émotions pendant le “I Am… Tour” pour sortir le meilleur d’elle même comme un ninja qui malaxe son chakra, passant de l’ultra festif (“Bootylicious”) aux larmes de crocodile (“Scared of Lonely”), Mrs Carter est l’exact opposé. Une sublime image froide, immortalisée dans l’Histoire telle une Marie-Antoinette du XXIème siècle. Condamnée en terre du milieu, jamais trop expressive et mesurant chacun de ses mots. Lorsqu’elle affirme adorer Paris pour des raisons spéciales, elle ne mentionne jamais sa fille, soi-disant conçue dans notre capitale. Fini le R&B scintillant de Destiny’s Child, les sentiments dégoulinants des premiers albums solo et les bootyshake hypnotisants: Beyoncé chante désormais sur du dubstep et des beats déstructurés, tente des mash up foireux, et s’affiche avec une peau blanche et un corps mince sur des vidéos digne d’un spin-off du live de Jay & Kanye. A grand renfort d’effets kaléidoscopiques, d’animation de logos pompée sur “All Of The Lights” et surtout Gaspar Noé, et de symboles subliminaux dans tous les sens. Beyoncé impose aussi une sexualité plus évidente, et reprend allègrement les codes du Crazy Horse et autres cabarets parisiens. Elle tente de s’affirmer en tant que femme et surtout en tant qu’épouse, comme pour faire oublier la période où son père était aux commandes et gérait chaque aspect de sa vie. Pour preuve, elle délaisse “Dangerously In Love” au profit de “Crazy In Love”, prouvant son allégeance à son mari.

Et si la chanteuse s’incline devant son Roi, elle réclame que ses sujets fassent de même devant leur Reine. Ceux qui ont été choqués par les paroles de “Bow Down” vont sûrement faire un AVC en voyant les vidéos de transition qui bousillent le rythme du concert, et qui semblent tout droit sorties du cerveau de Stéphane Bern sous acides. Deux heures de couronnement royal avec un interlude filmé tous les trois titres qui permet à sa Majesté de changer de tenue: on a vite fait de se croire devant une émission spéciale de E! sur le sacre de la Queen Bee. Pippa peut aller se rhabiller, la royauté a sa nouvelle icône. Beyoncé ne traverse pas la foule, elle la survole. Beyoncé ne danse pas, elle se trémousse au milieu des révérences. Beyoncé ne se repose pas sur une annexe de la scène autour de laquelle s’agglutinent des guests VIP, elle s’assoit au milieu de ses sujets pour interpréter quelques titres moins pêchus. Pas très loin de Jay-Z, imperturbable. A travers cette tournée, Beyoncé entend affirmer qu’elle est l’artiste numéro 1 à l’heure actuelle, et que personne ne peut rivaliser. Quitte à y perdre son âme et à laisser un boulevard à Rihanna, à qui le public s’identifie désormais beaucoup plus facilement. Ce même public qui a acclamé Teyana Taylor lors de son apparition dans la fosse de Bercy. Des artistes plus proches de leurs fans, qui exposent leurs failles et faiblesses sans honte sur Instagram, quitte à rendre dingues leurs attachés de presse. Il n’y a qu’à comparer les documentaires “Life Is But A Dream” de Beyoncé et “777 Tour” de Rihanna pour se convaincre. Mais Beyoncé a choisi depuis longtemps: elle sera l’icône glacée, lisse, inaccessible, aspirationnelle, dont l’ambition dépasse largement la musique. Elle continue de couper les liens qui l’emprisonneraient dans le terre à terre, et de suivre Jay-Z dans son plan millimétré qui le mènera vers son but ultime. Avec “The Mrs Carter Show”, Beyoncé s’impose comme la Reine. Et comme la future Première Dame des Etats-Unis?

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6 Responses to De Beyoncé à Mrs Carter: la Reine est morte, vive la Reine

  1. Manue says:

    Très très bonne analyse je suis entièrement d accord j’ai aussi vu le concert hier et c’est l image que j’ai eu…

  2. Wolfus says:

    En même temps ce qui fait vibrer la foule c’est bien l’inaccessible et puis s’identifier à tous le monde c’est un peu se perdre dans la masse salariale quitte à se faire oublier plus facilement. Je pense que jouer à la femme parfaite c’est ce que veulent les gens. Rêver et aspirer à atteindre des objectifs impossible. Les laisser dans un monde onirique. La plèbe se noie dans l’opium qu’est son rêve

  3. Drey says:

    Le fond et la forme: c’est un plaisir de lire de tels posts !

  4. purplemel says:

    Bonne analyse, même si je n’ai pas vu le live.
    Jay-Z la détruit à petit feu, lentement mais sûrement. Et quand elle s’en rendra compte il sera trop tard…

    Cependant pour moi une star se doit un peu d’être inaccessible. C’est ça aussi qui fait la star, le mystère, l’inaccessibilité.
    Rihanna qui joue a touche pipi sur instragram (et sur scène), qui s’embrouille en direct avec tel ou telle autre artiste, qui poste des photos d’elle à poil où en train dese faire arracher une dent chez le dentiste ou en train de fumer un spliff. Heu ouè c’est cool si les ados prépubères s’identifient à elle, mais après ?

  5. Madman says:

    Setlist ratée, chorégraphies sans intérêt, aucune réinvention visuelle ou musicale, une tonne de playback (sur bandes live pré-enregistrées), de l’autopromotion à souhait, énergie plombée par des projections backdrops quasiment entre chaque titre. On se rend compte assez vite que depuis “Single Ladies”, Beyoncé a du mal à sortir un hit qui tienne la route. Reste de beaux jeux de lumière et une ambiance de fans déjà tout acquis à la cause de Mrs. Carter…

  6. purplemel says:

    madmen

    Arrêtes tes bêtises, elle n’est pas en pré-enregistré. Elle chante en live. Tu as vu le scandale quasi planétaire que ça a fait la première et seule fois où elle a fait du pré-enregistré (hymne américain) ? Tu crois pas que si elle en faisais aussi lors de ses shows, ça se saurait ?
    Que tu ne l’aimes pas c’est une choses, mais évites de sortir des bêtises. Ou alors prouve-moi qu’elle est en playback. Un playback avec le bruit de l’essoufflement, les fausses notes,…moouè

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