Les grands moments de solitude

J’ai le vertige à en crever. Quand je suis sur un balcon un peu trop élevé, j’ai l’impression qu’il penche en avant, jusqu’à se décrocher et m’envoyer 8 étages plus bas. L’important c’est pas l’atterrissage, c’est la chute. Je me suis toujours dit que si un jour je tombais d’un pont ou d’un toit, une crise cardiaque me terrasserait avant que mon corps ne se désintègre au contact du sol. Quelqu’un veut de la ratatouille? Ah merde, il reste un os. Et pourtant, je rêve de sauter en parachute. Même si le courage me manque. Quand j’avais 7 ans, ou 5, enfin, quand j’avais un sourire créateur d’appels d’air, on m’a emmené sur une base militaire. Peut être pour me punir d’avoir jeté une grenade au plâtre dans le jardin de mes grands parents et d’avoir réveillé le bébé du voisin avec la déflagration (true story). Donc je me retrouve au milieu de militaires bizarres, à me prendre pour Rambo avec mon couteau cranté en plastique. On me fait faire de la tyrolienne, je m’imagine dans la jungle traqué par des mercenaires, jusqu’ici tout va bien. Puis vient l’initiation au parachutisme.

Malgré mes nombreuses tentatives pour rebooter ma mémoire et supprimer définitivement ces fichiers de mon esprit, j’ai encore des images incrustées au fond de mon crâne, comme le gras sur une plaque chauffante. Je me souviens d’escaliers sans fin qui mènent à une plateforme, du vent d’altitude qui gifle mon visage, du sol menaçant. 7 mètres plus bas. Bon ok, sûrement 5 mètres plus bas. Avec le recul c’était une hauteur ridicule, mais faut savoir que je devais mesurer maximum 1m05 à l’époque, donc c’était quand même 5 fois ma taille. Autant dire l’Empire State Building posé sur la Tour Montparnasse. On me passe un harnais de parachutiste, il me brûle les adducteurs mais je veux pas passer pour une baltringue donc je dis rien, et je serre les gencives. J’entends au loin les dernières instructions, je crispe mes poings écorchés pour ne pas regarder sous mes pieds, et j’avance dans le vide.

Pendant les 3 secondes interminables qu’a duré mon saut (oui, une sangle ralentissait considérablement ma chute molle), j’ai eu l’impression qu’on m’amputait une couille coincée dans les lanières, mais bon, je connaissais pas encore leur caractère vital donc je me suis pas trop inquiété. Mais j’ai dû hurler en silence j’imagine. Et quand mes semelles usées ont enfin foulé la poussière, j’ai levé les bras vers le ciel infini, comme si je venais de participer au débarquement sur les plages de Normandie. On m’a décerné un diplôme que j’ai gardé encadré au dessus de mon bureau jusqu’à ce qu’il soit remplacé par celui du Bac. Au point que je ne savais même plus ce qu’il était censé récompenser quand je l’ai rangé dans un tiroir. Alors quand je me retrouve face à cette fille qui me décrit en détail le véritable saut en parachute qu’elle a fait, je me sens un peu – totalement – nul. Et tout ce que je trouve à dire pour exprimer maladroitement mon admiration, c’est “Sinon, t’as kiffé ‘Point Break’?”.

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2 Responses to Les grands moments de solitude

  1. Antipode says:

    Ahahah, bien kiffé ce post, ça me rappelle les journées passées aux journées portes ouvertes à la base militaire de mon département, les diplômes, la tyrolienne tout y est, nice 😀

  2. ink says:

    je te comprends , je suis ancien militaire parachutiste , c est le simulateur que tu as fait et crois moi a 5 ans chapeau !!!!!!!j ai vu des adultes chiales !!!!!!!

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