L’édito de la fin de la semaine

J’ai toujours aimé les baskets. Peu importe le nom qu’on leur donne d’ailleurs, sneakers, kicks, paires, mes précieuses, mes copines. Je suis tombé dedans très jeune, et j’ai tout de suite compris qu’elles occuperaient une grande place dans ma vie. Qu’elles apporteraient leur lot de joies et de peines, de frissons, de frustrations, de souvenirs, de déceptions. Au début, je ne prêtais attention qu’aux formes, il fallait que les languettes soient charnues et bombées, qu’elles donnent envie d’être attrapées à deux mains, le genre qui fait baver tes camarades de classe. En général il y avait LA paire de l’école, celle que tout le monde dévorait des yeux et désirait plus que tout, au point de détester son propriétaire et de rendre dingues les parents le soir, j’ai eu un A, allez achète les moi steuplésteuplésteuplé. D’ailleurs en grandissant, tu te rends compte que ces paires étaient souvent minables à bien y regarder, et tu te demandes en souriant comment tu as bien pu fantasmer à ce point sur elles lorsque tu retombes sur de vieilles photos d’époque.

Je ne me considère pas comme un énorme collectionneur. J’ai eu pas mal de paires c’est vrai, mais très peu comparé aux vrais prédateurs, ceux qui affichent un tableau de chasse vertigineux et promulguent des conseils avisés sur la manière de trouver les perles rares, et t’encouragent à privilégier les releases plus vieilles parce que le cuir est plus souple, elles sont plus résistantes que les jeunes et elles te font te sentir homme. Chacune de mes kicks a une histoire, je connais l’odeur de chacune et chacune m’a marqué à sa manière. Même celles que tu ne mets que les jours de pluie, parce que tu sais qu’elles sont solides, qu’elles ont accepté leur rôle et ne chercheront pas à en sortir. Même celles que tu n’assumes plus dans la rue au bouts de quelques semaines seulement. Même celle que tu portes pour oublier la précédente. Mais au final, très peu ont réellement compté pour moi. A vrai dire je n’ai jamais cherché à scorer et à battre des records, j’ai préféré n’acheter que celles qui me faisaient véritablement envie. Alors oui, il y a eu quelques (beaucoup) de faux pas, mais en réfléchissant, je n’ai pas de paire enfouie au fond de mon placard, dissimulée sous un tas d’habits trop grands parce que j’ai honte d’avoir glissé mon pied en elle une fois le temps d’une soirée avant de m’apercevoir qu’elle est totalement différente à la lumière du jour.

Je ne vais pas prétendre le contraire, il y a des jours où malgré sa semelle usée et son lacet effiloché, j’ai été tenté par la paire que tu vois aux pieds de tout le monde sauf aux tiens. Mais j’ai résisté de toutes mes forces, en me disant qu’elle devait sûrement être pleine de champignons, qu’elle dégageait une odeur nauséabonde et qu’elle n’en voulait qu’à mon compte en banque. Ca ne m’empêche pas de me retourner sur elle dans la rue, de m’imaginer un instant la toucher du bout des doigts, mais dans le fond je sais qu’elle n’est pas pour moi et qu’elle me lassera rapidement. Un peu comme ces paires inaccessibles disponibles uniquement à l’étranger, que tu exposerais fièrement aux yeux de tous sans la porter, que tu regardes de loin en sachant pertinemment que tu ne l’approcheras qu’en rêve. Un poster accroché sur ton mur que tu désires sans grande conviction.

Je me suis d’avantage concentré sur les paires que tu apprends à apprécier plutôt que sur les coups de foudre éphémères, que tu découvres petit à petit, qui prennent de la valeur en vieillissant et vers qui tu reviens inévitablement, qu’importe celles que tu chausses entre temps. Il parait qu’en général, un homme a 5 paires de baskets réellement importantes dans son existence. Celle qu’il porte à la naissance, intouchable, qu’il est sûr d’aimer toute sa vie. Puis la première qui secoue ton coeur, et pour qui tu gardes toujours une forme d’affection particulière, surtout lorsque ton pote la ressort des années plus tard et que tu t’aperçois qu’elle lui va beaucoup mieux qu’à toi. Puis il y a les autres, qui traversent ton placard et le modifient complètement, chamboulent ton style et ton attitude en profondeur. Celles que tu ne peux pas te résigner à donner ou à mettre à la poubelle, que tu voudrais garder toujours près de toi, que tu ne laisses pas partir malgré les trous que ton orteil trop gros a creusé sur leur carapace fragile. Celles que tu peux supporter toute la journée et toute la soirée sans avoir mal aux pieds parce que tu te sens à l’aise avec elles, qui t’aident à marcher droit et à avancer toujours plus loin, qui te donnent envie de partir au bout du monde. Celle qu’on recherche tous, dont on se dit qu’on aurait dû mieux la traiter quand c’était encore possible, et qu’on passe parfois sa vie à essayer de retrouver.

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7 Responses to L’édito de la fin de la semaine

  1. jb says:

    speechless

  2. @Van_Peebles says:

    RESPECT MY KICKS – Ce Vendredi j’ai croisé des amis dans paris et ils m’ont emmené dans quelques rares boutiques de la capitale, j’y ai vu quelques rares paires de sneaker or du commun qu’on ne voit généralement que sur internet. Je me retrouve totalement et une fois de plus dans cet edito de la fin de semaine – 10/10 !!!

  3. guygges says:

    Un jour, sois-en convaincu, tu joueras au New York Kicks

  4. uzi93 says:

    J’ai failli verser une larme.
    La vérité que tu écris est souvent proche de la mienne.
    Encore une fois, s’il te plait, ne t’arrête pas.

  5. elvis23 says:

    Et il est où le top 5?

  6. badaboom says:

    joli texte.. jolie fin. 5 femmes importantes..où est-ce moi qui essaie de lire à travers des lignes qui n’existent pas? -_-

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