L’édito de la fin de la semaine

Quand je ferme les yeux, je me souviens. Je me souviens quand on regardait notre âge au fond d’un verre et qu’on pensait qu’avoir 30 ans, c’était être vieux. Quand je croyais lire entre les lignes, et qu’au final je ne voyais que du vide. Je me souviens de Reika, Kimi, des souris de riz. Des promesses oubliées et des paradis assassinés. Je me souviens quand il fallait supplier ma mère pour obtenir une nouvelle paire de Nike, quand on achetait des compas le samedi matin, quand je devais passer l’aspirateur avant de pouvoir sortir. Je me souviens de la chaleur étouffante de Miami et de l’odeur de bitume brûlé. Du parquet qui grince à chaque appui, de l’odeur du tatami, de la froideur du carrelage. De son poing serré autour de mon pouce, minuscule et fragile. Je me souviens que le jour où elle est partie, sa valise était plus volumineuse que lorsqu’elle est arrivée, j’imagine qu’elle s’est arrêtée à la boutique pour emporter quelques uns de nos souvenirs. Je me souviens quand j’étais persuadé qu’un peignoir pouvait transmettre une maladie incurable, que les gens n’existaient plus quand ils disparaissent de ton champ de vision. Quand on regardait ce pot en imaginant la fleur qui allait y pousser. Quand ma grand mère a habité chez nous, et quand on a habité chez elle. Je me souviens du soleil qui déchirait les stores en bois, sans que cela ne nous empêche de continuer à refaire le monde. De la première cigarette, de la première bouteille, de la lune ronde à travers le vélux, du maillot de foot Fubu, des cadeaux sans papier, du sable qui glisse entre les orteils, de mon nom sur la liste des admis, du crépi qui raye les doigts. Du jour où j’ai compris que nous sommes comme les arbres, les plaies restent, on rajoute seulement de l’écorce autour et on continue de vivre avec des petits trous. Je me souviens des boules en bois foncé qui recouvraient le siège passager et de la médaille en argent collée au tableau de bord. De ses cheveux qui s’enroulent entre mes doigts, des arbres qui défilent inlassablement derrière la vitre. Du filet troué avec lequel j’ai essayé de capturer ces instants éphémères. Je me souviens m’être demandé où finissent les rêves qu’on a oublié au réveil, puis j’ai ouvert les yeux.

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