Dent pour dent

Je n’ai jamais cru aux histoires de petite souris qui se glisse sous ton oreiller pour remplacer une dent de lait par une pièce de 10 francs. Premièrement parce que ma mère ne laisserait jamais une souris se balader librement dans sa maison, une bonne souris est une souris morte, de préférence les os brisés par un piège artisanal, poussant son dernier râle entourée de bouts de fromage écrasés. Et surtout, pour avoir contribué à creuser un peu plus le fameux trou avec des années de galère chez l’orthodontiste, je peux affirmer que ce n’est pas un rongeur malicieux qui se charge de te consoler avec une pièce, mais bien la CPAM de ton département. Je fais partie de ceux à qui on a greffé tous les appareils possibles et imaginables, et dont la calvaire a duré une éternité. Il faut dire qu’en revoyant des photos de ma dentition d’enfant, j’ai réalisé qu’elle était plus proche de celle d’un requin que de celle d’un humain. Deux rangées de dents, certaines poussant au milieu de la gencive, des canines aiguisées comme une lame pointues comme un couteau, et des incisives qu’on pourrait confondre sans problème avec des chewing gum Freedent.

Ca a commencé par une prise d’empreinte de la mâchoire. Le problème, c’est qu’ils font ça avec une pâte rose fluo, qui contrairement à tes espoirs secrets n’a pas du tout le goût d’un Malabar, mais plutôt celui du plâtre mélangé à de la boue recueillie le dernier jour de Coachella. On enchaîne ensuite avec l’appareil qui se colle à ton palet et dont la forme rappelle vaguement un véhicule de F-Zero (on se console comme on peut), puis avec les fameuses bagues. Bout de viande coincé pendant des heures, salive au parfum métallique, chair interne déchirée, articulation hasardeuse en option mais air con de série. Et quand tu n’as pas de chance, tu as droit au combo bagues le jour + casque la nuit, soit le truc le plus douloureux du monde. En gros, c’est un énorme élastique censé faire reculer tes molaires, que tu attaches autour de ton crâne juste avant de dormir et qui te donne l’apparence d’un rugbyman en pyjama. Résultat: tu te réveilles avec des traces de bave horribles sur les joues parce que ta bouche est restée ouverte durant tout ton sommeil afin d’éviter l’asphyxie, et donc une mort certaine. Je reste convaincu que c’est cet engin de torture ultime qui a inspiré les créateurs de Saw, je ne vois pas d’autre explication plausible. Et si tu croyais retrouver la liberté inconditionnelle le jour où ta bouche s’est délestée de sa côte de maille moyenâgeuse, tu te trompais lourdement. Pour éviter que tout ça n’ait servi à rien et qu’on t’appelle pour jouer le rôle de Jaws dans le prochain James Bond, passage obligé par la clinique pour te faire arracher le peu de sagesse que tu as lorsque tu es adolescent, lors d’un joyeux bain de sang sous anesthésie générale.

Alors forcément, j’ai longtemps fait un rejet des dentistes par la suite. J’estimais avoir payé ma dette, comme si mes dents étaient invulnérables après tout ce qu’elles ont encaissé, il ne peut plus rien nous arriver d’affreux maintenant, red is dead. Jusqu’à ce que je me décide à justifier le coût exorbitant d’une mutuelle, et que je m’installe dans le fauteuil comme Shaka Sankofa. Il parait que 4 caries sans être allé une seule fois chez le dentiste pendant plus de 10 ans est un score relativement faible, mais a priori ce n’est pas suffisant pour éviter mon nouveau surnom, Caries Bradshaw. J’ai découvert qu’on pouvait vivre avec des minuscules trous dans les molaires sans avoir le sourire de Beetlejuice, que les Dent ont souvent un côté clair et un côté sombre, et que le fil dentaire ne servait pas uniquement à étrangler des ex-espions de l’URSS. J’ai aussi appris que j’avais été soigné à une époque propice aux expérimentations diverses et souvent infructueuses, et qu’une génération entière pouvait être reconnue simplement en observant leur bouche. Ce qui est quand même plus discret qu’un code barre sur la nuque. En tout cas on dirait bien que je suis reparti pour un tour gratuit (merci la Matmut), histoire de renouveler la garantie buccale décennale. Avec un peu de chance, en rentrant de mon rendez vous chirurgical je m’endormirai sur le canapé et à mon réveil, je retrouverai une pièce tombée de ma poche, coincée sous le coussin. On sait jamais après tout.

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2 Responses to Dent pour dent

  1. free says:

    “Une bonne souris est une souris morte”
    Les vraies savent.

  2. nadinou says:

    +1 pour F-zero

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