Le monde derrière ma fenêtre (1)

A chaque fois c’est la même conversation, les mêmes questions, les mêmes réponses. Le même dialogue de sourds. Du cousin de 11 ans à la tante de 55, impossible d’y échapper. Comment expliquer à des gens dont le cerveau a été lobotomisé par des reportages M6 qui promettent des millions de pétro-dollars à la moindre page web ou qui diabolisent Facebook, que ce n’est pas si simple? Synthétiser ses arguments pour les rendre compréhensibles, faire un cour magistral sur la création d’un site web (non, il n’y a pas de rapport avec une adresse mail), évoquer les possibilités de monétisation sans trop entrer dans les détails, expliquer le système de recommandation et l’avènement de l’ère Facebook après l’ère Google, en utilisant des exemples qui parlent à tous. Et tout en continuant de manger la cuisse de poulet qui refroidit dans l’assiette.

Dans le meilleur des cas, en l’occurrence le gamin de 11 ans, tu as droit à une métaphore impressionnante de lucidité: “en fait, tu dragues les gens pour qu’ils viennent sur ton site et qu’ils y restent”. Dans le pire, c’est à dire la tante qui passe ses journées free chez elle depuis qu’elle pense avoir tout compris, on te balance “mais à part Farmville, Facebook c’est dangereux quand même non? On espionne la vie des gens, on voit plus ses amis en vrai et il parait qu’on peut te voler tes infos bancaires”. S’ensuit l’éternel débat sur les réseaux sociaux et l’utilisation faite par chacun, les limites qu’on se fixe soi même, l’image que l’on véhicule, la naïveté de ceux qui pensent qu’Internet oublie, etc, la liste est longue et vous le savez. Et quand la conversation s’enlise comme une Jeep dans un désert subsaharien, inutile de continuer, mieux vaut changer de sujet. Sans que je puisse m’expliquer pourquoi, c’est toujours le moment où l’on en vient à parler des baskets. Happy hour, une demie heure de monologue et d’air désolé offerte gracieusement.

Pour eux c’est un simple bout de cuir voué à s’user sur le bitume, pour moi c’est bien plus que ça. Je vois bien la réaction navrée, mélange d’incompréhension et de consternation lorsque je donne le prix des kicks à mes pieds ou réponds que oui, j’ai plus de 10 paires de chaussures chez moi. J’essaie toujours de ne pas rentrer dans le détail des tarifs, de la côte de certains modèles, de la spéculation ou des paires stockées pour plus tard, pour éviter l’éternelle leçon de morale et la liste de pays que j’aurais pu visiter avec l’argent dépensé. Et la plupart du temps, lorsque j’évoque mes LeBron 8 South Beach achetées 190 euros il y a 4 mois et désormais estimées à 900 dollars, il y a un long moment de flottement, invariablement accompagné d’encouragements me poussant à les vendre. Au final chacun campe sur ses positions, avec parfois une trêve à la “Joyeux Noël”. A leurs yeux, je reste celui qui ne veut pas grandir, achète ce qu’il n’a pas pu s’offrir quand il était plus jeune, refuse de porter un costume en dehors d’un mariage, vit dans une chambre d’ado fantasmée au milieu de jouets et passe sa vie devant un écran d’ordinateur, regardant le monde extérieur à travers des fenêtres qui se ferment d’un simple clic. Et chaque fois qu’ils m’aperçoivent derrière ce bout de verre et me demandent de descendre les rejoindre, je réponds inlassablement, mais pourquoi faire?

This entry was posted in Ecriture and tagged , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

8 Responses to Le monde derrière ma fenêtre (1)

  1. Hyova says:

    Nerd With Attitude, windows state of mind.

  2. Battar/Haterz says:

    Tuerie la conclusion.

  3. ouarda says:

    “Parce que c’est ton destin.” Le problème c’est que tu n’es jamais éternellement jeune. On ne fait que pousser le temps pour finir coincé face au temps qui passe, aux potes qui achètent des maisons et à ceux qui font des enfants.

  4. Buskape says:

    Bel exercice de style les réunions de familles.

    Quand le cousin de 35 piges est persuadé que son Blackberry le rend unique, que son PC achété à chez Darty est un outil de gamer pour lui qui, en réalité, passe sa vie sur Farmville et Youporn.

    Quand le neveu de 14 ans et son HTC pense t’apprendre que Apple : “say le mal tavu les applis paillante C pr lé boloss”.

    Que ta belle mere te gratte 1h de temps de cerveau pour essayer de capter comment marche son iPhone.

    Sans compter le grand moment de solitude, le vrai, quand tout les regards se braque sur toi.
    Oui ce moment, entre le fromage et le dessert, où surgit d’une improbable conversion la question “C’est quoi Twitter ?”

    30 minutes de désespoir plus tard, tu abandonnes quand ton père relance d’un définitif :”Ouai encore un truc de branleurs de journalistes de gauches hein, on m’en a parlé au bureau”

    Tout ces moments où tu te sens deconnecté de leur monde. Une sorte de bête étrange parmi les hommes d’un siècle passé.

    “Connecting people” qu’ils disaient …

  5. Mourad says:

    Et la LeBron 8 “Entourage” (hommage à la série), tu l’as pécho?

    • The Yellow Kid says:

      Non, j’ai du mal avec les v2, et je suis pas fan du coloris Entourage. A la limite dans un délire pas trop éloigné, je préfère la Sprite

      • Mourad says:

        Ouais grave la Sprite est super belle, je la vise! Surtout qu’elle est en Low donc plus facile a porter.
        Mais le top reste la South Beach, je suis deg de l’avoir loupée. Jte déteste mec.

  6. Akar says:

    “Et chaque fois qu’ils m’aperçoivent derrière ce bout de verre et me demandent de descendre les rejoindre, je réponds inlassablement, mais pourquoi faire?”
    Je me suis reconnu.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *