L'édito de la fin de la semaine

Enfin. Le silence. Apaisant. Puis un râle, suivi d’un autre, encore un nouveau, de plus en plus nombreux et violents. Le corps se crispe et s’agite, la ceinture se tend et frôle la rupture. Les pieds tentent d’escalader un escalier imaginaire, tandis que les mains s’efforcent de ne pas succomber à un dernier réflexe humain. L’air envahit ses poumons, la chaise en plastique transparent se redresse et se glisse sous la semelle en cuir, la corde de fortune se relâche et il se tient droit, au milieu du salon mais l’esprit déjà ailleurs. La boucle libère le cou puis passe entre les poutres métalliques et les spots de lumière, avant de s’enrouler autour de sa taille. La chaise rejoint ses soeurs autour de la table à manger, les volets électriques s’ouvrent, les documents administratifs désertent le meuble dans l’entrée et retournent se cacher dans le coffre de la chambre à coucher. L’encre du stylo s’efface, en même temps que le message, très bref. Après tout, peu importe la raison. Il crache le whisky dans le verre aux bords anguleux, rebouche la bouteille et la dépose dans le bar, au milieu des autres alcools, fidèles compagnons dans ce dernier voyage. Et il reste assis. Immobile. Des heures durant. L’aiguille s’enlise, passe du 23 au 19 à une vitesse folle, ralentit au 16, se bloque à 14 puis redémarre, avant de se figer définitivement peu après le 11. Son esprit se remplit à nouveau, brutalement, les mots se bousculent, cognent sous son crâne, les larmes l’étranglent puis emplissent ses yeux, déjà secs. Le combiné se précipite dans sa main, la tonalité résonne dans son ventre, encéphalogramme numérique plat qui laisse la place à des phrases confuses, brouhaha difforme qui transperce son tympan. La voix est calme, précise, presque réconfortante, rendant la nouvelle d’autant plus claire. A croire que les policiers reçoivent des formations spécifiques pour annoncer à un homme qu’à cause d’un stupide accident, il vient de perdre son fils, sa fille et la mère de ses enfants. Il raccroche le téléphone, prévient une nouvelle fois qu’il arrive, pas la peine de s’affoler, il nettoie ses mains sur le tablier attaché autour de ses hanches puis les replonge dans le saladier de chocolat brisé en morceaux. Les sachets recyclables se remplissent, papier doré, deux bougies Mickey, des assiettes en carton jaunes et des gobelets en plastique vert pour ses camarades de classe, tout y est. Son pied percute le ballon qui traine depuis hier soir. Il sourit. Aujourd’hui va être une belle journée.

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4 Responses to L'édito de la fin de la semaine

  1. Lionel says:

    Sujet triste, mais magnifiquement écrit.
    Ca m’a fait penser à Rewind de Nas (Stillmatic).

  2. Antipode says:

    Nice, essaie transformé!

  3. whatsmeans says:

    Il y a des semaines comme ça où il arrive des choses bad ou on a envie de tout foutre en l’air. Mais il faut rester positive même si c’est dur. Demain une nouvelle semaine va commencer alors sourit :)

  4. jr says:

    une journée sans issue…

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