Le jour où j'ai rencontré Jacques Séguéla

Quand j’étais à New York, on me charriait tout le temps parce que je faisais attention à la manière dont je m’habillais même lorsqu’on sortait louer un DVD à 2h du mat’, et qu’on en profitait pour acheter des M&M’s mutants. Mais je pars du principe que tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber, même dans les lieux les plus improbables, alors j’essaie d’être présentable à tout moment. Des fois qu’une bombe anatomique se cache derrière le distributeur de canettes. Juste au cas où. Sauf que cette fois là, c’était un jour où j’avais l’apparence d’un ewok, un gros hoodie pour tenter de cacher mon visage cerné et une paire de New Balance qui a plus souffert qu’un otage d’Al Qaida. Je sortais des toilettes où j’avais passé les 3 dernières minutes à faire un pipi cosmique, j’avais les mains encore humides (à cause du savon hein), et je suis tombé nez à nez bronzé avec Jaques Séguéla. En chair et en or.

C’est un peu le genre de moment que tu attends toute ta vie. Te retrouver face au mec qui a sorti un nombre incalculable de punchlines (plus ou moins pertinentes) pour pouvoir entamer une joute verbale légendaire, style combat fratricide qui dure 100 jours et 100 nuits. Tu te repasses l’échange des dizaines de fois dans la tête, pour être prêt le moment venu, que les automatismes prennent le relai et que tu l’enterres vivant en rebondissant sur la Rolex et les 50 ans. Bim, remballe tes implants capillaires qui déchirent ton front lifté, pas de peau orange par ici, t’as raté ta vie, ma répartie a eu raison de toi. Sauf que bien entendu, j’ai complètement foiré. Comme un puceau lâché au milieu d’une orgie d’actrices X. Et c’est pas faute de s’être entraîné seul avant pourtant.

Je pourrais mettre ça sur le compte de la surprise, j’étais encore en train d’apprécier la légèreté retrouvée de ma vessie en pensant à ce que j’allais manger le soir même, quand mon pote m’interpelle et me présente “Jacques” (vous noterez au passage la marque d’intimité). Je l’ai salué après avoir essuyé ma main dans un mouvement savamment calculé (qui part de loin derrière pour frotter le bas du sweat, en détournant l’attention du mieux possible), d’un air faussement décontracté. C’est vrai quoi, comment il faut se comporter avec Jaques Séguéla? D’un côté, je suis d’une nature respectueuse, je déteste les gens qui agissent avec moi comme si on avait braqué une épicerie ensemble alors qu’on se connait depuis 10 minutes à peine. Mais de l’autre, l’image cool qu’il se donne et une vie passée à travailler dans la publicité sont sensés imposer un tutoiement automatique et une complicité relative. Dilemme. J’étais encore en train de choisir entre “Mais oui Jacques, comment vas tu?” et “Enchanté, vous travaillez ici?”, quand mon pote m’a présenté comme le mec qui va révolutionner le XXIème siècle. Rien que ça. En théorie, c’est le moment où tu déstresses, tu es adoubé, vas y sans pression on parle entre gens du même standing. Sauf que je me suis complètement chié dessus.

Maintenant qu’on m’a vendu comme le prochain Zuckerberg, le moindre de mes mots doit provoquer des séismes, chacune de mes idées doit générer des milliards de pétrodollars et le génie pur doit envahir la pièce à chaque geste que mon corps quasi-divin consent à effectuer sous vos yeux ébahis. Je dois les surplomber de ma créativité infinie sans aucune interruption. Alors je suis resté là, totalement désarmé et silencieux. Ecrasé par le CV de Séguéla, la pression inopinée et la peur de dire une connerie monumentale. Ca m’a rappelé ce que j’ai ressenti la fois où j’ai voulu clasher Poppin Taco en 1vs1 dans les années 90, et qu’il m’a brisé les genoux simplement en smurfant avec sa main gauche. Je n’ai trouvé aucune phase, aucune pensée originale, pas même de banalité affligeante à sortir pour combler le vide abyssal qui s’est instauré. Je me suis rattrapé en jouant sur le côté autiste à la Rain Man, avec une tentative désespérée de faire le génie mystérieux. On s’est regardé droit dans les yeux, puis il m’a dit “à bientôt alors” avec un sourire en coin. J’ai aussi souri en coin, je me suis dit que si moi je ne savais pas pourquoi, lui saurait. Je suis retourné faire pipi tout de suite après et depuis ce jour, je suis hanté par cette phase de la Scred Connexion, “Et ya pire que pas pouvoir c’est voir qu’on peut et ne jamais tenter / Lâcher l’affaire à l’heure où à la hauteur il faut se montrer”. Alors tu peux être sûr d’une chose Jacques: un jour j’aurai ma revanche. Ca prendra le temps qu’il faudra, mais prépare toi à voir ton amour propre rayé par mes traits d’esprit. En attendant, je me sèche toujours les mains en sortant des WC désormais. Juste au cas où.

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0 Responses to Le jour où j'ai rencontré Jacques Séguéla

  1. B2style says:

    C’est du lourd Yollow Kid. T’as du talent vraiment je pense.

  2. Sagittarius says:

    as-tu pensé à prendre des actions chez Rolex?

  3. Pingback: Rediffusions de fin d’année: ma sélection 2010 (part 1) « The Yellow Kid

  4. Wolf says:

    Putain c’est excellent ce papier. Tu rédiges comme une bête sérieux.

    Ça c’est juste EPIC ^^ :

    “Ca m’a rappelé ce que j’ai ressenti la fois où j’ai voulu clasher Poppin Taco en 1vs1 dans les années 90, et qu’il m’a brisé les genoux simplement en smurfant avec sa main gauche. “

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