Les grands moments de solitude

Tous les danseurs vous le diront: le truc plus redouté qu’un kebab préparé par un chef qu’on ne connait pas, c’est ce fameux moment lors d’une réunion de famille où tout le monde te dit “allez, fais nous une démonstration”. Parce que la plupart du temps, c’est au cours d’un mariage, et que tu as mis ton seul et unique costume que tu traînes depuis des années. Celui là même que tu as acheté pour ton premier examen oral post-bac et que tu remets affectueusement même lorsque le pantalon te fait le cul de Suelyn Medeiros, ou le ventre de Sergent Garcia. Et qui va se déchirer comme une feuille morte à la seconde où ta main va toucher le sol pour lancer ta phase. Sauf que malheureusement, le danger ne porte pas toujours un masque clairement identifiable, et le moment de solitude peut frapper n’importe quand et n’importe où. Lors d’une soirée estivale entre potes par exemple.

Quand tu danses, et encore plus lorsque tu breakes, tu finis vite par traîner avec les mêmes gens. S’entraîner ensemble, dormir dans des gares, partager sa pommade illicite qui échauffe et développe tes muscles sans rien faire, et partir à l’autre bout de la France pour un battle avec 45 euros en poche pour 5, ça crée des liens. Et puis au bout d’un moment tu t’habitues aux mauvaises odeurs, celles qui font fuir les potentiels autres amis que tu pourrais avoir et qui font que les gens te regardent danser de loin. Alors forcément, quand l’un des mecs de l’équipe te dit que sa tante organise l’une de ses soirées légendaires dans sa maison perdue à la campagne et qu’il y aura à boire, à manger et à brancher, tu prends une douche et tu sautes dans la voiture, histoire de retrouver un semblant de vie sociale. Et éventuellement de manger un poulet bien rôti.

Ce qu’il avait (volontairement) oublié de préciser, c’est que cette soirée était ouverte à la famille. Comprenez par là qu’autour des quatre jolies demoiselles qui te regardent du coin de l’oeil depuis le moment où tu as franchi la porte d’entrée, il y a leurs oncles, leurs grands frères et leurs petits cousins, qui courent dans tous les sens avec les mains pleines de sauce. On a connu des contextes plus propices aux échanges soon to be crapuleux. D’où notre attitude réfractaire, du style on est 5 serrés sur le mini-canapé, je vous assure madame on est à l’aise, une assiette en carton qui plie sous le poids du riz grillé et du poulet plein d’huile dans une main, et un verre de Coca constamment rempli dans l’autre. Tous sauf Djamel, qui a toujours été celui qui va voir tes parents en souriant, comme s’il essayait de se faire passer pour le parfait gendre, en nous donnant le rôle des sauvages à casquettes. Pendant qu’on mangeait en bougeant la tête en rythme, lui était déjà en train d’attaquer la meilleure amie de la soeur de mon pote (relis lentement si t’as pas suivi), une comorienne dont on était persuadé qu’elle avait un lien de famille avec Rohff. Ou Soprano, qu’importe.

Il faut savoir un truc sur Djamel: il est long, fin, et adore danser le raï. Ce qui n’est pas condamnable en soi, sauf quand tu danses le raï sur TOUS les styles de musiques. Nos parents rockent même sur de la house, Djamel danse le raï sur Claude François ou Busta Rhymes. Ca vient peut être de lui “Arab Money” en fait, qui sait. Alors je vous laisse imaginer un mec qui ne sait que remuer ses épaules et ses hanches en criant “youlouloulou”, en train de zouker avec une comorienne dont on a a appris plus tard qu’elle n’était sûrement encore jamais sortie avec un mec de sa vie. Le genre de vision qui te fait cracher ton Coca par le nez en balançant du riz sur le sac à main de la grand mère endormie sur son fauteuil à côté depuis 2 heures, malgré le son à fond. C’était tellement pitoyable que ce qui devait arriver arriva: la maîtresse de maison nous a gentiment mais fermement demandé de mettre l’ambiance, et de “danser sur la tête” au milieu du cercle que son frère bourré commençait à créer, après avoir fait le poirier sur Alfonzo Hunter.

Prétextant une entorse des ligaments croisés à la joue et une fracture ouverte de mon honnêteté, j’ai laissé l’honneur du premier passage au Balèze, le plus réservé d’entre nous malgré son surnom, dont il a hérité à cause des OGM qui lui servaient d’épaules. Tellement timide qu’il préfèrerait rester enfermé comme Natascha Kampusch plutôt que d’être applaudi par des tontons parce qu’il a fait une coupole. Et comme c’était un colosse et que le salon n’était pas particulièrement immense, le cercle s’est vite avéré trop petit. Rakim commençait à peine à nous donner envie de danser en criant “It’s the return of the Wild Style Fashionist, Smashin Hits”, que le drame s’est produit. Le Balèze s’est oublié et a enchaîné un Thomas (flare pour les anglophones) après sa coupole-boule. Le plus beau qu’il ait fait d’ailleurs: vitesse, fluidité, amplitude, tout y était. Et l’enceinte qui a explosé à cause du coup de pied qu’elle a reçu en pleine membrane peut le confirmer. Le son s’est coupé brutalement, et la guirlande électrique branchée sur la même prise de courant a grillé dans un geyser d’étincelles. Le Balèze est resté au sol, le visage tétanisé, comme un prisonnier qui tente de s’enfuir de Guantanamo mais se fait rattraper par un chien féroce. Nous, on était derrière, prêt à lancer une choré, mais tout ce qu’on a pu dire, c’est “OOOOOOH”, l’équivalent hip hop du “hin hiiin” de Nelson dans les Simpsons.

Vu qu’il étouffait de honte et qu’il avait peur de renverser le buffet ou de mettre le feu aux rideaux avec une lampe torche, le Balèze est sorti sur la terrasse pour prendre l’air. Et aussi pour refaire un passage, vu qu’il se sentait roulé d’avoir dû stopper sa phase tout à l’heure, et que le son était enfin revenu. Il s’est lancé: prépa, footwork, freeze, roulés-boulés dont il a le secret, enchaînés avec canard une main et BIM, il s’est éclaté le crâne contre le muret qui délimitait l’accès au jardin. KO sur place, allongé sur le carrelage crade, un filet de sang sur le front, enveloppé par l’obscurité et notre silence glacé. On a attendu qu’il puisse tenir sur ses jambes sans s’appuyer contre un mur, on a pris nos sacs à dos et on est rentré sans plus attendre, pour mettre un terme à cette soirée catastrophique. En emportant un tupper-ware de poulet quand même.

Moralité: ne jamais zouker avec une fille que tu essaies de pécho devant tes potes, et toujours prétendre que tu es gravement blessé lorsqu’on te demande de danser devant la famille. Toujours.

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0 Responses to Les grands moments de solitude

  1. The Yellow Kid says:

    Tout ça m’a donné envie de revoir cette vidéo. Nostalgie, quand tu nous tiens.

    http://www.youtube.com/watch?v=w5PSzgVVZFc&feature=related

  2. masta269 says:

    Ah une comorienne, des barres! Faut toujours qu’ils soient là où on les attend pas lol

  3. Eolia_as says:

    Mdr j’adore le “OOOOOOOOOOH” j’imagine trop
    Très bon article (comme d’hab)

  4. taay says:

    Naaaaaaaaaaaaan ! MDRRR
    Alors là !
    Jsuis K.O

    J’crois que j’ai vu ton pote Djamel en boite samedi à danser du raÏ sur de la dancehall
    J’étais à terre !!

  5. Pingback: Rediffusions de fin d’année: ma sélection 2010 (part 2) « The Yellow Kid

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